Contexte culturel en Pays d'Oc
De par leur statut
privilégié, les rescapés de “ l’Illustre Théâtre ” ont-ils
pu échapper à l’environnement culturel occitan ? Pour répondre à
cette question, nous n’adopterons pas la méthode des emprunts
réciproques mais la déduction des immersions inévitables
inhérentes au métier de comédien en campagne.
La langue d’oc - quelques repères -
Au X° siècle, la langue d'oc, parlée par tous en Pays d'oc, apparaît dans quelques cartes latines puis arrivent les premiers textes littéraires. Au XIIe siècle, l'occitan se renforce
et devient une langue de culture européenne, avec le mouvement littéraire et philosophique des Troubadours. Leur influence est déterminante sur la littérature et la formation de certaines valeurs d'aujourd'hui.
L'annexion progressive des provinces méridionales au royaume de France après la Croisade contre les Albigeois (les Cathares) au XIIIe siècle va introduire une nouvelle situation linguistique. Même si les usages écrits officiels en occitan croissent encore après le rattachement du Languedoc, on est entré dans une phase où le français, langue du pouvoir, est désormais en concurrence avec l'occitan. La promulgation de l'ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539, sous le règne de François Ier, représente symboliquement l'officialisation du français écrit.
Du XVIe siècle jusqu'à la Révolution, on peut considérer que la situation linguistique reste relativement stable puisque l'occitan se maintient comme langue de communication quotidienne dans l'ensemble de la population méridionale et que le français est encore senti comme inapproprié, peu naturel, voire ridicule dans les conversations. Les élites, même si elles apprennent peu à peu le français, ne peuvent faire l'économie de l'occitan pour les usages quotidiens. Cette situation de divorce dit « diglossique » entre l'écrit et l'oral, entre l'officiel et le familier, la langue de culture et la langue de nature, compose pour quatre siècles la toile de fond de la production occitane.
Il semble évident que les rescapés de “ l’Illustre Théâtre ” arrivant en pays d’oc en 1647 sont confrontés à un environnement culturel fortement occitanophone. Cependant si l’immense majorité de la population ne parle qu’occitan, les classes dominantes elles sont francisées ou en voie de francisation (baignant dans un univers occitanophone donc avec la nécessité de le parler également pour les besoins quotidiens). Même si Molière et sa troupe étaient amenés à jouer (majoritairement) pour la classe dominante, n’oublions pas que le travail de ségrégation linguistique et sociale n’avait pas encore atteint ses résultats. Il semble plausible que nous ne soyons pas à l’époque dans une conception puriste des langues, leur contact en était donc simplifié (par exemple Corneille et Racine connaissait l’italien et l’espagnol).
Au-delà de cela, il semble important de rappeler que le rapport à la langue au sens large (expressions, ambiance humaine…) correspond à des manières différentes d’analyser le réel et que sans aucun doute l’occitan correspond à une manière spécifique de sentir et de dire. A ce titre, c’est bien cela que la troupe de “ l’Illustre Théâtre ” rencontra lors de son séjour.
Les fêtes et manifestations festives
Jeune comédien, Molière s'est probablement rendu à Béziers au temps des Caritats. Les fêtes de Caritats sont dans le Bas-Languedoc une institution, notamment à Béziers où elles perdurent aujourd'hui. Pézenas à l'époque de Molière célébrait également les Caritats, une pratique qui se perpétua jusqu'à la fin du XIXe siècle.
Les Caritats, c'est le temps des corporations, du rassemblement des différents corps de métiers à l'occasion d'un défilé mêlant dans un même temps de fête, toutes les communautés de la ville. Ces différentes confréries font intervenir des personnages symboliques particuliers au cours de processions durant lesquelles elles prennent possession de la ville. Animaux totémiques, Camel (chameau de Béziers) et Polin (Poulain de Pézenas), danses des treilles et processions rythment la semaine de l'Ascension. Ces commémorations semblent trouver leurs origines au Moyen ge. Les consuls des villes du Languedoc distribuaient alors aux pauvres les revenus des biens administrés par les établissements de charité (d'où le nom de Caritats) à l'occasion de l'Ascension. (Cf. ALLIÈS, Albert-Paul. Une ville d'états : Pézenas aux XVIe et XVIIe siècles, Molière à Pézenas. Montpellier, Éd. des Arceaux, 1951. P.235).
Au XVIIe siècle, les Caritats biterroises et leurs défilés sont l'occasion de représentations théâtrales en français et en occitan. Berceau d'une tradition théâtrales en oc ce théâtre dit de Béziers, dépasse les frontières de la cité révélant tout à la fois des auteurs locaux et servant de sources d'inspiration et d'émulation pour leurs contemporains.
Le théâtre des Caritats de Béziers est un théâtre majoritairement en occitan, langue maternelle pour bien des habitants à cette époque. Pourtant, et ce dès les années 1615-1620, le français s'insère progressivement dans la trame de ces réalisations. Les langues se partagent alors les rôles en fonction des fonctions de chacun. La mégère, le soldat français et la Paix sont ainsi en français dans les pièces de Béziers de cette période, tandis que Pépézuc et le Soldat Gascon sont occitans. Les auteurs biterrois, dont François Bonnet, circulent hors de l'aire purement locale. Bonnet se rend ainsi à Toulouse, pour y rechercher une plus large consécration. Le public assistant aux représentations est également bien plus cosmopolite que la seule population locale.
Parmi les visiteurs célèbres figure selon toute vraisemblance le jeune Molière. Les spécialistes ayant analysé les pièces recueillies du théâtre de Béziers et un ensemble de pièces de l'auteur parisien, notent ainsi un grand nombre de ressemblances entre des personnages et des situations déjà développées par des auteurs biterrois. Ainsi " la répugnante dégustation d'urine à laquelle se livre Sganarelle dans le Médecin volant [...] ne va ni plus loin ni plus bas, en ce genre de comique dégoûtant, que les licences ordinaires du Théâtre de Béziers" très certainement issue de la pièce La Pastorale du berger Célidor et de Florimonde sa bergère, de 1629. (cf. ALBERGE Claude, Les voyages de Molière en Languedoc. Montpellier : Presses du Languedoc, 1988).
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