L’environnement musical de Molière en Pays d’Oc
Les Cobla (bandes) de violons et de hautbois :
Les musiciens “populaires” ou “profanes” du XVII° siècle sont souvent d’origine modeste, issus de famille de musiciens et il n’est pas rare qu’ils exercent par ailleurs d’autres professions (commerce, agriculture…). Représentants d’une classe bien particulière ils sont appelés “maître violon”, “maître violon et hautbois”, “maître joueur d’instruments” ou encore “maître à danser”.
Ils s’organisent en associations ou compagnies de plusieurs membres pour exercer leur art lors de bals, de fêtes populaires (carnavals, caritats…), de fêtes familiales (baptêmes, mariages…), de processions religieuses (les cérémonies religieuses étaient généralement animées par les maîtrises en chant et instruments et les organistes), de cérémonies officielles (élections consulaires, entrée de personnalités, fêtes de portée nationale, tenue des Etats du Languedoc …), de fêtes et processions des corporations… L’animation musicale fait partie de la vie quotidienne.
Les membres de ces compagnies s’engagent par contrat rédigé chez un notaire, avec des clauses bien précises, pour jouer en moyenne pour une durée moyenne d’un an à chaque fois qu’ils en trouveront l’occasion. Chacun d’eux s’efforce de louer la bande entière même s’il n’a l’accord que d’un seul de ses partenaires. Il leur est interdit d’aller jouer ailleurs sans l’accord des autres associés sous peine d’amende. La bonne amitié se doit de régner entre les compagnons : “ils vivront durant leur campagne et société en amitié sans qu’il leur soit permis ni loisible de provoquer à courroux ni injures les uns envers les autres”. Certains contrats prévoient même qu’ils doivent vivre ensemble “à même pot et feu” et s’entretenir à frais communs. Ils sont tenus de résider dans la ville où ils signent leur contrat. Celui qui ne peut se joindre aux autres, à l’occasion d’une prestation, en raison d’une indisposition ou d’une maladie, a droit à la même part de gain que les autres s’il a pris la précaution de prévenir. Si un musicien veut rompre son contrat, il doit verser une indemnité aux autres.
En échange d’une somme d’argent et de compensations en nature, ils enseignent la musique et la danse à des apprentis qu’ils hébergent et nourrissent pour une durée définie (le temps estimé de la formation). Lorsque les apprentis se produisent, l’argent gagné revient au maître.
Un de ces musiciens, Louis Molinier (1594-1674) maître violon natif de Carcassonne, est intervenu aux Etats du Languedoc dans cette même ville en 1651-52 avec sa cobla où il a pu accompagner la messe des états et participer à quelques manifestations extérieures. Molière étant présent à ces états et on peut imaginer qu’il a cotoyé sa troupe et peut-être pu s’intégrer à certains de leurs spectacles.
En tout état des choses, Molière et ses comédiens ne pouvaient ignorer cette musique populaire, présente à toutes les occasions. On peut imaginer que les danses des Treilles, du Chivalet, des Branles et des farandoles faisaient partie du répertoire commun et quotidien.
Les musiciens d’église :
Les grands centres religieux et la plupart des églises au 17° siècle pratiquent des cérémonies religieuses animées par plusieurs types de musiciens : chantres, maîtrises (chœur d’enfants), organistes et instrumentistes divers (cornet à bouquin, serpent, basson, violon…).
Les cathédrales et les principales églises forment souvent en leur sein de jeunes enfants ( à partir de 5 ans) qui se séparant de leurs parents (interdiction leur est même faite de sortir de leur lieu de formation) vivent en communauté auprès d’un maître de musique, le plus souvent un chantre chef de choeur. Le maître de musique doit “tenir et entretenir” les enfants, les diriger et les instruire selon la religion catholique et d’une manière sincère , les tenir propres et les soigner, les nourrir et les vêtir, les accompagner en tous lieux, les instruire enfin en musique, en lecture et enseignement des lettres. Il fait vœu de célibat et demeure obligatoirement dans la maison de la maîtrise. C’est notamment le cas à la cathédrale St Just et à l’église St Paul de Narbonne, à l’église St Nazaire de Carcassonne, et dans les cathédrales St Etienne d’Agde, St Pierre de Montpellier et St Nazaire de Béziers.
Ces centres religieux et musicaux attirent des maîtres de musique de l’ensemble du royaume et en leur sein, par l’intermédiaire de ces maîtres se transmettent les œuvres contemporaines de l’ensemble de l’Europe (musiciens italiens et allemands en particuliers). La circulation des musiciens et de leurs compositions est très intense, certains ne restant qu’une année au même poste (les contrats d’engagement étaient renouvelés ou nom pour une année, recherchant toujours des places plus propices au développement de leur pratique et de leur art.
Après leur mue, certains enfants poursuivent leur formation musicale dans ces lieux en se formant à la pratique de divers instruments (souvent sous la forme de compagnonnage-apprentissage auprès des plus grands maîtres pour les organistes notamment) ou/et à l’étude de la composition musicale. Au 17° siècle sortiront par exemple de la chanterie de St Just de Narbonne Gaston Bouzignac qui deviendra maître de chapelle et compositeur ira travailler dans plusieurs villes du royaume (Angoulême, Grenoble, Rodez, Tours, Clermont-Ferrand) et des frères Molinier : Antoine devenant chantre de la Chapelle du roi en 1618, et Etienne chef de la musique de Gaston d’Orléans, puis Intendant de la musique des Etats du Languedoc et compositeur remarqué dans l’ensemble du royaume.
Ces maîtrises, chantres, instrumentistes et organistes interviennent lors de l’ensemble des cérémonies religieuses ordinaires, des cérémonies privées, des messes solennelles et participent aux offices donnés pendant les Etats du Languedoc, à fortiori lorsqu’ils se déroulent dans leur ville, et parfois même en se déplaçant dans des villes où les églises ne sont pas dotées d’ensembles aussi bien constitués.
Certains organistes sont également chargés d’entretenir et restaurer les orgues. Il en est de remarquables en pays d’Oc : la famille Boat organistes à Béziers, Carcassonnne, Narbonne, Rodez et notamment Antoine Boat (1634-1710) organiste, chanteur et facteur d’orgue à Béziers, Antoine Bendit, organiste de l’église Sainte Madeleine de Béziers (1656), Jean Gleizes à Carcassonne (?-1631) organiste et entrepreneur en salpêtre et poudres, Luis De Aranda à Narbonne...
Portrait de quelques musiciens contemporains de Molière :
Charles Coypeau d’Assoucy, dit Dassoucy, né le 16 octobre 1605 à Paris, où il est mort le 29 octobre 1677, est un poète, mémorialiste, compositeur et joueur de théorbe français. Il fréquentait le milieu libertin parisien de l’époque. Émule de Paul Scarron dans le genre de la poésie burlesque, il fut l'ami de Chapelle, de Cyrano de Bergerac et de Molière.
Plusieurs fois emprisonné pour grivèlerie, dettes de jeu ou propos outrageants, Dassoucy fuit Paris et voyage en province, accompagné d’un âne porteur de luths, violons et partitions, et de deux jeunes pages de musique androgynes, comme pour une tournée artistique.
Il est possible que D’Assoucy ait fait connaissance de Molière et des Béjart dès 1642. Nous savons que Molière et D’Assoucy se sont rencontrés aux Etats de Carcassonne en 1648 lors de la représentation de L’Andromède de Corneille dont Dassoucy avait fait la musique. Dans ses Aventures d’Italie, D’Assoucy prétend même qu’il a travaillé avec Molière sur une chanson : «Vous, Monsieur Molière, qui fistes à Béziers le premier couplet de cette chanson, oseriez-vous bien dire comme elle fut exécutée, et l’honneur que vostre Muse et la mienne reçurent en cette rencontre ». C’est dans
« Les Rimes redoublées “ que D’Assoucy déclare : J’ai toujours été serviteur / De l’incomparable Molière / Et son plus grand admirateur.
Il accompagne la troupe de Molière entre 1653 et 1655 de Lyon à Pézenas en passant par Avignon, Béziers et Narbonne. Il est probable qu’il compose en leur compagnie et en collaboration avec le musicien maître à danser Paul ou Joachim de la Pierre une partie de la musique du Ballet des Incompatibles donné à Montpellier lors des Etats Généraux du Languedoc en 1655.
A Montpellier, il est arrêté et emprisonné en 1655 pour sodomie. Il s’enfuit, voyage ensuite en Italie et revient à Paris vers 1670. L'année suivante, Molière, qui s'est brouillé avec Lully, songe à lui pour le remplacer, avant de porter son choix sur le jeune Marc-Antoine Charpentier (1643-1704). Furieux, le vieux musicien-poète adresse à Molière une lettre très amère, lui affirmant entre autres qu' « il s'en faut d'une paire d'échasses que sa musique soit à la hauteur de vos vers ».
Etienne Moulinié (1599-1676) :
Etienne Moulinié et son frère aîné Antoine sont deux musiciens audois, formés au sein de la maîtrise de la cathédrale St Just de Narbonne par Antoine Robert au début du 17° siècle. En 1621 il suit son frère à Paris (Antoine devient chantre ordinaire de la musique de la chambre du roi Louis XIII en 1618). Il est nommé Chef de la musique de Gaston d’Orléans en 1627. Il réside au plus proche des palais Royaux, le Louvre et le Palais-Royal comme la plupart des musiciens de cour, maîtres de danse et modestes joueurs d’instruments de l’époque, dans la paroisse de St Germain l’Auxerrois, à proximité ou au domicile de son frère jusqu’à son mariage avec Marie Dufresne en 1632, date à laquelle il s’installe rue du Coq (artère absorbée par la Rue de Rivoli au XIX°). Sa première femme décédée en couche il se remarie à Marie de Lorme et réside au Palais du Luxembourg, palais occupé par Gaston d’Orléans à la mort de Richelieu. Il participe aux nombreuses festivités données à l’hôtel de Guise ou aux Tuileries, dirige des bals à l’intention de la Grande Demoiselle (la fille de Gaston d’Orléans) compose des airs de Cour, des airs à boire, des musiques de balais et des musiques religieuses.
Les rapprochements (domiciles, alliances) pourraient faire penser qu’ Etienne Moulinié a collaboré à des spectacles de la troupe de Molière. Molière est né Rue St Honoré, à deux pas de la rue du Coq ou Moulinié résidait. Gaston d’Orléans a patronné les débuts de l’Illustre théâtre en 1642. La première femme de Moulinié s’appelait Marie Dufresne, la troupe de Charles Dufresne prend à sa charge les rescapés de l’Illustre théâtre en 1645, un valet de chambre de Monsieur, François Dufresne, loue une maison à Madeleine Béjart. A son retour à Paris, en 1658, la troupe de Molière est prise sous la protection de Gaston d’Orléans...
Après la mort de Monsieur en 1663 et avoir abandonné sa charge d’Intendant de la musique de la Maison d’Orléans, il revient en Languedoc et dirige la musique des Etats en 1665 à Béziers. L’année suivante l’assemblée des états le nomme Intendant et maître de la musique des Etats à vie “par la seule considération qu’ils ont de son mérite personnel et de la réputation qu’il s’est acquise à la cour pour un des meilleurs maîtres de musique du royaume”. En dehors de la musique des Etats, il est très sollicité pour diriger des concerts ou participer à des cérémonies religieuses et des festivités qui s’ensuivent et s'occupent de la publication de ses œuvres, ceci nécessitant quelques voyages à Paris. Il meurt probablement en 1676.
Jean de Granoulhet seigneur de Sablières :
Né vers 1627 - La Vacquerie, 34, France / Décédé avant 6 janvier 1691. Il est Intendant de la musique de la Maison d’Orléans à partir de 1663 (à la suite de Moulinié) et à la charge de maître d'hôtel ordinaire du Roi, intendant et contrôleur général des meubles de la Couronne de France. Il logera à Paris en 1663 dans la même maison que Madeleine Béjart (voir cent ans de recherche sur Molière de Madeleine JURGENS et Elizabeth MAXFIELD-MILLER page 389). En 1672 il remplace Moulinié comme Intendant de la musique des Etats. Il écrit notamment des opéras-ballets à Versailles dans les années 1670 et est un proche de Lully qui y règne sans partage à ce moment-là.


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