Séquence 12 - Molière chez Conti en 1655

 
A partir du texte issu de l'ouvrage "Le voyage de Molière en Languedoc (1647-1657)" de Claude Alberge, de la biographie de Conti et de l'extrait de la conférence "Molière Face Sud", nous reconstituerons cette scène à partir d'improvisations.
 
Qui était Armand de Bourbon, Prince de Conti ?  
 
 
Un extrait de la conférence "Molière Face Sud"
 
ACTE IV 

3 / (Projection d'une gravure de Pézenas)

Le prof : (derrière son pupitre) Nous en sommes aux vendanges de 1653. Carrosses et chariots de la troupe de Molière galopent vers Pézenas. Tout  récemment un prince de sang est arrivé en ce lieu, il y possède un domaine qu'il ne connaissait pas : le domaine de la Grange des Prés. Il l'a hérité de sa mère, une Montmorency.

(Projection du château)

Le château n'est pas ce qu'il sera quand on le nommera « le Versailles du Languedoc » (Versailles n'existe pas encore). « L'estrangièr » est un grand du royaume mais il débarque en proscrit. Le premier acte qu'il commit à son arrivée fut de signer la fin des Frondes qui ont agité la France entre 1648 et 1653.

(Projection du portrait)

J'ai l'honneur de vous présenter Monseigneur Armand de Bourbon, prince de Conti, benjamin de l'illustre famille des Condé. Son excellence de sang lui vaut d'être « un Grand Homme... malgré lui ». Chef militaire de la Fronde parlementaire de Paris malgré lui, puis prisonnier de Mazarin et martyr de la Fronde des princes malgré lui, ensuite dernier frondeur de la Fronde la plus radicale de France (celle de Bordeaux) malgré lui... A cette heure, son frère aîné est en fuite, sa sœur en résidence surveillée et lui Conti, à Pézenas. Comme il a négocié en secret avec Mazarin la capitulation de la Fronde la plus radicale de France, celle de Bordeaux (l'Ormée), il eut droit à cette grâce, assorti d'un remboursement de ses dettes bordelaises.

Je laisse à quelqu'un qui le connut intimement le soin de poursuivre la radioscopie de Conti.

(Le prof se retire)

 

4 / Cosnac : (protocolaire, indiquant le portrait) Oui, je fus son intendant : l'abbé de Cosnac. Je me permets de vous renvoyer à mes mémoires. Je dis qu'il est « un zéro en chiffre », troué à la manière d'un puits sans fond, prompt à avaler tous titres sonnant et trébuchant qui peuvent - à la fois - désaltérer et assoiffer ses caprices de débauche, de dévotion et d'ambition. C'est un malade qui à Pézenas traversa trois grandes crises.

Chant : Ah ! La crise... Sacrée crise ! On ne s'en remet Qu'en tournant la veste, qu'en tournant la veste Ah ! La crise... Sacrée crise ! On ne s'en remet Qu'en tournant la veste et baissant ses braies.

La première fut une crise d'identité car il se sentit humilié par sa déchéance, sa résidence et ses trahisons. Seules deux personnes coururent à son chevet : M. le Comte d'Aubijoux qui, à Montpellier, devint son conseiller en vauriennerie et M. Molière qui, à Pézenas, devint son maître en somptuosité.

(Il appelle) M. Molière !

Madeleine : (entrant) Après « le Ballet des Incompatibles » désiré par Monseigneur et « le Médecin volant », il est en création avec « le Dépit amoureux » commandité par les Etats qui se réuniront prochainement à Béziers.

Cosnac : Allez le quérir ! Je veux qu'il nous parle de son altesse le prince de Conti.

Madeleine : (gênée) Il n'a rien à redire. Le prince a donné son nom à notre compagnie.

Cosnac : Bénissez plutôt le comte d'Aubijoux d'être intervenu en votre faveur. Appelez M. le Comte !                                                                                   

Madeleine : (désolée) Vous  n'êtes pas au fait ? 

Cosnac : Au fait de … ? 

Madeleine : Il n'est point rentré de Paris où il a été convoqué pour rendre compte de son gouvernorat de Montpellier. Est-il tombé dans un piège ?... Toujours est-il qu'il a pris part  à un duel interdit par la loi. Condamné à mort par contumace, il s'est enfui. Personne ne sait où il se cache. Par contre, M. l'abbé de la Rivière est réapparu, sans masque cette    fois. Il est bel et bien un agent du cardinal de Mazarin qui lui a promis l'évêché de  Langres. (Elle se retire)


5 / Cosnac : C'est bien dommage que ni le comte d'Aubijoux, ni M. Molière ne puissent nous parler de la deuxième crise de Monseigneur le prince de Conti. (Il en rit) Elle est financière.

Chant : Ah ! La crise... Sacrée crise ! On ne s'en remet Qu'en tournant la veste, qu'en tournant la veste Ah ! La crise... Sacrée crise ! On ne s'en remet Qu'en tournant la veste et baissant ses braies.

Persécuté par le besoin de mener à Pézenas un train de vie digne de son rang, il pressure tous ses gens : fermes, baux, péages, fours banaux... Pézenas qui se vantait d'avoir un prince à demeure est moulue. De plus, il est poursuivi par ses créanciers parisiens  auxquels il doit 800.000 livres. Acculé, il a été jusqu'à demander à la famille Poquelin un emprunt de 100.000 livres, au prétexte qu'il élevait leur fils au titre de comédien officiel.  Si Molière ne veut pas en parler, allons à la source. (Appelant) Sarrazin ! Sarrazin !

(à part) Je sais bien que le pauvre bougre décéda à Pézenas, le 6 décembre 1654. Ce n'est pas une raison de ne pas venir nous en toucher un mot... Sarrazin !                                

Sarrazin : (apparaissant-disparaissant) Paix à son âme !

Cosnac : Tu n'en dormiras que mieux si tu la vides, ton âme ! Allez... 

Sarrazin : (portant le masque de la mort) Que veux-tu savoir ?

Cosnac : D'abord que tu te présentes et que tu nous dises l'idée formidable que tu as eu pour renflouer la bourse de notre prince.

Sarrazin : (hésitant) Tu crois que... ?

Cosnac : Diable ! Tu ne risques plus  rien maintenant.

Sarrazin : Bon, eh bien ! Je suis l'ex-poète et secrétaire de Monseigneur de Conti. Comme il était à zéro côté moral et côté pécunes, j'eus l'idée de lui conseiller d'épouser une mazarinette :   

  • Mazarin a encore deux nièces à marier. Le duc de Mercoeur qui a pris pour femme leur aînée s'en porte bien, le cochon !

  • Tu crois que... Mais la dot ?

  • Au bas mot, Mazarin lâchera 200.000 livres.

  • Et les frais de noces ?

  • Les Poquelin n'ont-ils pas des placements souverains à « la Compagnie des îles d'Amérique » ? Pour de telles noces, ils cèderont.

  • Ah-ah ! Vivent les mariés !


Cosnac : Mazarin consent. (à part) Il était bon pour lui qu'il se rallie la lignée des Bourbon-Condé. (Radieux) Aussitôt dit, aussitôt fait. Février 1654 : Conti épouse Anne- Marie Martinozzi au Louvre où Mazarin le gratifie du titre de généralissime de l'armée française engagée sur le front catalan.

Sarrazin : (dépité) Malheur ! Peu aprés, son Altesse réalise que ce mariage qui lui rapporte une dot de 200.000 livres le prive de ses revenus ecclésiastiques évalués à une rente de 100.000 écus. Il entre dans une crise noire...

Cosnac : (au public) Nous le disions la  seconde ! 

Sarrazin : De la cheminée, il prend la pince-à-feu et il me décoche un de ses coups que... Ah-ah-ah-aïe ! (Il sort, titubant, se tenant le crâne)

Cosnac : (au public) Ne vous inquiétez pas ! Officiellement, il est mort des suites d'un gros repas arrosé au poison que lui aurait servi un notable catalan qui se serait cru cocu.


6 / Cosnac : Bon ! Passons à la troisième crise... Elle est plus délicate. Je ne vois personne pour en parler comme il se doit. Elle est à la   fois métaphysique et démentielle,  traumatisante et payante puisque le prince en est  ressorti avec toute sorte de titres : généralissime des armées sur les fronts catalans et italiens, chevalier de l'Ordre du St Esprit, Grand Maître de France, etc-etc Mais les retombées sont tragiques    Comment dire ?

Voix off : (chantant ) Aì ! la crisa... Quanta crisa ! Ne perdèm lo clòs...

De virar sa vesta, de virar sa vesta

Aì ! la crisa... Quanta crisa ! Ne perdèm lo clòs...

De virar sa vesta e tombar son fròc.

(Est entré un zigue à l'allure de comédien avec un masque qui rappelle celui de l'Air-du- temps et celui de l'Esprit-des-lieux mais le masque est quasi-achevé)...


Cosnac : (surpris) Toi ! Qui es-tu ?

Mascarilha : Mascarilha. ( Il empoigne la malle)

Cosnac : Que fais-tu ?

Mascarilha : Pas rès...

Cosnac : Quoi, en français, je te prie !

Mascarilha : Pas rien.

Cosnac : Tu ne fais pas rien puisque tu prends cette malle. 

Mascarilha : Es de ieu.

Cosnac : En français, j'ai dit ! 

Mascarilha : Elle est de moi.

Cosnac : Elle n'est pas à toi mais à  M. Molière.

Mascarilha : Soi Moliera. 

Cosnac : (interloqué) Tu es Molière ? 

Mascarilha : Oc.

Cosnac : Ne me prends pas pour un imbécile ! M. Molière est le chef de troupe du grand Conti, il ne se commettrait pas à jouer un rôle de valet. Pose ton masque !

Mascarilha : Non. (Il reprend la malle)

Cosnac : (retenant la malle) Laisse cette malle ! 

Mascarilha : Non.

Cosnac : (idem) Mécréant, que veux-tu en  faire ? 

Mascarilha : (idem) Li botar dedins Monsenhor Conti !

Cosnac : (de plus en plus ahuri) Conti ! Dans la malle ?

Mascarilha : (idem) Ambe ieu.

Cosnac : Toi aussi, dans la malle ? Avec  Conti ?

Mascarilha : (arrachant la malle et se sauvant avec elle) Oc.

Cosnac : Au voleur ! Au voleur !   


7 / Le prof : Que se passe-t-il ?                                                                                                

Cosnac : Un voleur ! Il a emporté la malle de M. Molière...                                                     

Le prof : Qui ?                                                                                                                     

Cosnac : Il veut y enfermer M. Conti...

Le prof : Qui ?

Cosnac : … et y rentrer lui-même !

Le prof : Je vous demande : qui ? 

Cosnac : Un certain Mascarilha...

Le prof : (jovial) Ah ! Mascarilha-Molière ou Moliera-Mascarille ?

Cosnac : Il est masqué et il se dit être  les deux.

Le prof : Alors rassurez-vous ! Que ce soit l'un ou l'autre, ils jouent de connivence. En treize ans de rencontres, ils ont eu le temps de s'inter-pénétrer.

Cosnac : ( déboussolé) Qu'est-ce dire ?                                                                                    

Le prof : A Lyon, dans « l'Estourdy », Molière jouait Mascarille et Mascarilha le rôle d'Ergaste. Mais aux prochains Etats de Béziers, vous les retrouvez dans « le Dépit amoureux », Molière dans le rôle d'Albert et Mascarilha dans le rôle de Mascarille.

Cosnac : (suspicieux) Vous semblez être un peu trop au fait de tels agissements...

Le prof : Bien sûr ! N'ai-je pas demandé à cette malle de retrouver sa mémoire ?     

Cosnac : C'est une histoire de fou !

Le prof : Pas si vous entonnez  la chanson...

 

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